Accueil > Lectures > Le format d’un livre
Si sa taille varie, le livre ne se montre pas autrement que sous la forme d’un parallélépipède. Six faces, douze, huit angles, la « chose livre » est faite d’un dehors et d’un dedans qui n’a rien d’une boîte vide. L’intérieur est marqué d’une douve, le pli central de part et d’autre duquel s’étire un treillis de lignes cernées de marges. Dans l’empan des pages s’ordonne le fouillis raisonné de la typographie, un marécage patenté. Où regarder dans la saturation du livre ? Partout d’un bout à l’autre, dans la poursuite d’un invisible apparent. L’invisible des lignes déjà lues, l’invisible des lignes prochaines ; l’apparent qu’est le mot, un point de déplacement sans cesse renvoyé en avant. Il s’agissait pour moi de procéder à l’annulation permanente de ce qui venait d’être lu, mots, lignes, pages. Voilà ce qu’était lire : pousser l’œil là où il n’était pas encore allé dans le périmètre des pages, s’acquitter de la géométrie. Faire œuvre mécanique avant que d’en saisir le
sens. Aujourd’hui je ne fais pas mieux car enfin voilà bien ce qu’est lire : ne jamais voir au même endroit du livre. Seulement certains s’y obligent quand d’autres s’y prêtent à plaisir ; j’entrevoyais ce plaisir, non sans peine et avec quelles embûches.
Michel Jullien "Le format d’un livre" (Éditions Verdier mars 2026)
