C’était le temps

dimanche 10 mai 2026, par Solange Vissac

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Texte écrit lors d’un atelier d’écriture animé par François Bon en novembre 2023. Le texte servant d’impulsion était de Michel Butor.

C’était le temps des dimanches d’hiver avec le bruit des objets qui se posaient sur la table où le petit déjeuner allait prendre son temps, serrés que nous étions près du fourneau pour prendre un peu de la chaleur nécessaire au jour qui s’annonçait, dont, nous les enfants, ne savions encore rien,avec nos espoirs mais nous n’avions pas vraiment notre mot à dire, alors on scrutait dans les voix le ton le timbre pour tenter de deviner de quoi serait fait ce jour, de quelles imperfections ou frustrations, il allait se vêtir.

C’était le temps des dimanches où, la messe ayant été sautée (oubliée, remisée à plus tard), mes pas prenaient celui du père, la main dans sa main, et nous allions au marché aux puces ou voir les bêtes comme il disait, quelques chiens, poules ou lapins exposés sur une grande place (en fait des chiens je ne suis plus très sûre) et qu’on les regardait comme si nous étions dans un musée (mais je n’étais jamais allée dans un musée) et puis il y avait aussi des marchands de pacotille et l’on avait parfois la chance de revenir avec une pacotille, un rien dont on était fier.

C’était le temps des bouchées à la reine achetées chez le traiteur de la Grand-rue, le meilleur parce que c’était dimanche, et que quand même, il fallait bien marquer le coup, enfin signifier d’une manière honorable que ce n’était pas lundi ni même samedi, et que, même si on ne recevait jamais personne, on mangerait un repas du dimanche avec des bouchées à la reine et un poulet, et peut-être même si maman le voulait bien, on aurait aussi de la tarte aux pommes.

C’était le temps des marches interminables sur le Cours Fauriel pour rejoindre le Rond-point, où l’on pouvait courir parce que les allées piétonnes étaient larges, où se croisaient les familles qui avaient le même dimanche que nous, ces dimanches d’hiver citadins sans lumière, sans féérie, mais il fallait bien que l’on se dérouille les jambes, nous les enfants, alors on marchait vers un but que l’on ne souhaitait pas forcément atteindre.

C’était le temps des visites familiales de fin d’après-midi, où l’on écoutait les parents parler avec des plus anciens qui nous gavaient de petits beurres ou de chocolat et l’on attendait que cela passe comme les autres heures du dimanche où l’on serait bien resté dedans à finir le livre qui nous intéressait.

C’était le temps des séances de cinéma, rares mais qui pouvaient survenir, alors que l’on n’y pensait même pas et qui faisaient s’élever la lourdeur de ces dimanches, et qui donneraient une couleur dorée à ce jour, que l’on pourrait évoquer le lendemain dans la cour de récréation, avec un petit regard de vantardise, car enfin on aurait fait quelque chose de ce dimanche, on l’aurait revêtu d’un peu d’inattendu, de rêve, une belle nappe du dimanche en quelque sorte, où l’on pourrait parler de Michel Strogoff devant les yeux envieux de nos camarades.

C’était le temps d’une enfance, que l’on ne finit pas d’interroger, en fourrageant dans le cornet de marrons chauds acheté sur la place du peuple, les doigts noircis par le charbon de bois et par la nuit où tout a disparu sans que l’on ne sache plus ni quand, ni où tout cela a eu lieu, et même si cela a vraiment eu lieu.

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