Accueil > Ricochets > Année 3 > Ricochets/ Année 3/ Semaine 20
1/ Au milieu du faire, prendre le temps du rien. Comme mettre au doigt une nouvelle bague, tiens sur l’auriculaire par exemple qui n’est pas accoutumé à l’anneau. Sentir ce qui vient de changer sur sa main. Avoir le regard qui se pose plus souvent que nécessaire sur la main ouverte, paume sur le bureau, et chercher à savoir ce qui brille à nouveau, et de quoi cette pierre est messagère.
2/ Je lis les premières pages de La bête faramineuse de Pierre Bergounioux – je l’ai déjà lu il y a plus de vingt ans – et suis prise à la gorge par cette écriture qui tente de relater l’indicible : ce que peut ressentir un enfant de onze ans face à ce qui passe autour de lui, la conscience qui renaît des décennies plus tard de l’intensité de ces instants qu’il vit.
3/ Feuilletant un livre sur les œuvres de Pierre Soulages, que je connais bien, je suis attirée soudain par les œuvres où le brou de noix, suinte en quelque sorte ou s’immisce entre les noirs, ou ensemence ces sillons et nous plonge dans une forme de géologie d’un monde. Peindre, tel que je peins, m’enracine chaque fois dans le monde, dit le peintre. Chorégraphie de rhizomes où puiser de la force.
4/ Au fil du temps. Celui qui se présente chaque jour. Et l’écriture comme sentiment d’existence. Prendre conscience de ce qu’on écrit en l’écrivant. Ne rien chercher d’autre que cette découverte intérieure. Écrivant ce qui est en train de s’écrire. Dans cette solitude sans laquelle il serait difficile de continuer. Manière de rendre vivante une pensée, une manière d’être qui nous revêt et nous oblige.Parce que on ne peut être autre.
5/ L’impossible de l’autre. Comment l’approcher ? En saisir des bribes est la seule chose à laquelle on puisse essayer de prétendre. Chacun d’entre nous est une construction des plus fragiles faite de blocs de tailles et textures différentes qui tentent de conserver un équilibre. De l’autre, on ne capte que des parcelles, des éclats que l’on reconnaît de par leur familiarité avec soi. Mais il restera avec radicalité une énigme.
6/ Et si ce que l’on est n’était qu’une toute partie de ce que l’on pourrait être. Penser cela ainsi au petit matin, fait alors ouvrir le songe des possibles de soi qui n’ont pas encore été envisagés. Il reste peu de temps devant moi et la certitude que je puisse faire des choses nouvelles, et élargir, extendre le moi d’aujourd’hui. Comme on tente de le faire dans des mouvements corporels.
7/ Prendre un kaléidoscope comme étalon de vie. Regarder les mutations, les métamorphoses qui se profilent, s’imprégner des images qui se forment et se déforment, les couleurs qui se nouent et se dénouent, le mouvement qui s’amorce. Se dire c’est çà une vie. Des naissances qui se profilent, tentent un passage, éphémère parfois, puis c’est une autre qui prend place, tente d’imposer sa voie, se déploie un peu ou se rétracte.
