Venise, millefleurs

dimanche 7 juin 2026, par Solange Vissac

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Chère Ilaria,
Je vous écris pour la première fois aujourd’hui. Habituellement, lorsque je commence un nouveau livre, je rassemble la matière en lisant des ouvrages sur le sujet, ou en me rendant dans des lieux spécifiques lorsque le projet le requiert. En ce moment, je suis à Venise, avec vous comme compagne de voyage, et jusqu’à présent j’essayais de noter ou de dessiner ce que je découvrais et ce qui me venait à l’esprit. Or, je me suis rendu compte qu’il manquait quelque chose ; comme si le cœur de ma réflexion était encore absent et que mes idées pouvaient à tout moment se dissiper quand je les laissais toutes seules.
Je me souviens de ce que disait une amie romancière : lorsqu’elle commence un roman, elle mène des entretiens fictifs avec chacun de ses personnages. Une autre écrivaine m’a confié qu’elle essayait de les dessiner pour visualiser leur apparence.
Bien sûr, vous n’êtes pas un personnage de roman. Vous avez réellement existé dans cette ville. Je ne saurais imaginer la vie que vous avez vécue, à cause de la distance temporelle qui nous sépare et qui dépasse l’entendement. Je ne peux ni ne veux vous figurer en tant qu’héroïne de fiction. Mais je puis au moins vous adresser des lettres, même si je commence à peine à vous connaître. J’ai pensé qu’en vous écrivant mon regard et mes pensées seraient guidés dans une direction précise.
Les gens s’étonnent lorsque je leur dis que j’écris sur les fleurs et les plantes de Venise, votre ville. Ils associent plutôt spontanément ces thèmes à Florence. Je comprends que le lien ne soit pas évident entre Venise et les fleurs opulentes telles que l’on a tendance à se les représenter. L’image d’îles ornées de fleurs, d’herbes et d’arbres est des moins répandues.
Mais, vous le savez mieux que moi, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de plantes dans cette ville, mais parce que nombre de jardins sur l’île se cachent derrière des murs. Il n’est pas rare de découvrir des parterres et des potagers merveilleusement conçus à l’arrière des manoirs et des églises. Il suffit de grimper sur la terrasse d’un bâtiment pour apercevoir, même parmi les bâtiments les plus modestes, des jardins charmants entretenus avec soin. Et dès que l’on quitte l’île principale, la verdure est tout de suite abondante. Ce ne sont certes pas des fleurs d’espèces cultivées modernes, aux grands pétales colorés, que l’on voit, mais leurs ancêtres de variétés sauvages, plus discrètes, semblables aux fleurs de salicorne qui pousse dans les marais salants – comme la lagune de Venise –, qui sont à peine visibles à l’œil nu. D’ailleurs, l’univers urbain n’étant pas idéal pour la croissance végétale, il serait d’autant plus passionnant de savoir comment les plantes ont su s’acclimater dans cet environnement ; cela reviendrait aussi à connaître, d’une certaine manière, les personnes qui ont vécu dans cette ville flottante, habitat plutôt difficile à apprivoiser.
[…]
Les gens essaient d’habitude d’entrevoir une époque révolue à travers des choses qu’ils croient inchangées. Lorsqu’on visite une ville historique, on a tendance à compter sur les monuments, les peintures et les sites archéologiques pour remonter dans le temps et ainsi côtoyer ceux qui y ont vécu. C’est une approche judicieuse, mais il y a peut-être moyen de se frayer aussi un chemin vers le passé grâce à des éléments que l’on considère comme éphémères ou volatiles, à l’instar des plantes, de l’odeur des objets et des lieux, des mouvements de l’air et des ombres sur l’eau. Certes, la petite herbe qui est ici sous mes yeux, qui s’escrime à pousser entre les murs d’un bâtiment, n’est pas la même que celle qui avait éclos là il y a cent cinquante ans. Si ça se trouve, elle n’existait même pas il y a deux semaines.
Mais le parfum qui s’échappe des feuilles lorsque je les écrase légèrement entre mes doigts est probablement identique à celui qui en émanait déjà il y a des siècles, et c’est sûrement le meilleur exemple de la façon dont une présence peut nous apparaître intacte et vivante à des années de distance, à l’inverse des sculptures antiques dont l’usure du temps a effacé les couleurs magiques et qui demeurent là, toutes pâles.
Il va sans dire que les fleurs et les plantes sont dans le monde au présent ; il n’y a pas lieu de projeter le passé sur elles. Mais qu’en est-il des plantes que vous avez cueillies ? Dans quel temps se situent-elles ? Elles me semblent être la clé secrète vers une temporalité singulière.

Ryoko Sekiguchi "Venise, millefleurs" (POL 2026)

Écouter un autre extrait de ce livre sur le site LIMINAIRE de Pierre Ménard


Voir en ligne : LIMINAIRE

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